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Voltaire : Poème sur le désastre de Lisbonne

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Que dirait Voltaire aujourd’hui qu’il n’ait point déjà exprimé ?

O malheureux mortels ! ô terre déplorable ! O de tous les mortels assemblage effroyable ! D’inutiles douleurs éternel entretien : Philosophes trompés qui criez, « Tout est bien » Accourez, contemplez ces ruines affreuses, Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses, Ces femmes, ces enfants l’un sur l’autre entassés, Sous ces marbres rompus ces membres dispersés ; Cent mille infortunés que la terre dévore, Qui, sanglants, déchirés, et palpitants encore, Enterrés sous leurs toits, terminent sans secours Dans l’horreur du tourment leurs lamentables jours ! Aux cris demi-formés de leurs voix expirantes, Au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes, Direz-vous : « C’est l’effet des éternelles lois Qui d’un Dieu libre et bon nécessitent le choix ? » Direz-vous, en voyant cet amas de victimes : « Dieu s’est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes ? » Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants Sur le sein maternel écrasés et sanglants ? (…) Tout est bien, dites-vous, et tout est nécessaire. Quoi ! l’univers entier, sans ce gouffre infernal, Sans  engloutir Lisbonne, eût-il été plus mal ? Etes-vous assurés que la cause éternelle Qui fait tout, qui sait tout,  qui créa tout pour elle, Ne pouvait nous jeter dans ces tristes climats Sans former des volcans allumés sous nos pas ! Borneriez-vous ainsi la suprême puissance ? Lui défendriez–vous d’exercer sa clémence ? L’éternel artisan n’a-t-il pas dans ses mains Des moyens infinis tout prêts pour ses desseins ? (…) Mais comment concevoir un Dieu, la bonté même, Qui prodigua ses biens à ses enfants qu’il aime, Et qui versa sur eux les maux à pleines mains ? Quel œil peut pénétrer dans ses profonds desseins : De l’être tout parfait le mal ne pouvait naître ; Il ne vient  point d’autrui, puisque Dieu seul est maître : Il existe pourtant. O tristes vérités ! O mélange étonnant de contrariétés ! Quelque parti qu’on prenne, on doit frémir, sans doute. Il n’est rien qu’on connaisse, et rien qu’on ne redoute. La nature est muette, on l’interroge en vain ; On a besoin d’un Dieu qui parle au genre humain. Il n’appartient qu’à lui d’expliquer son ouvrage, De consoler le faible, et d’éclairer le sage. L’homme, au doute, à l’erreur, abandonné sans lui, Cherche en vain des roseaux qui lui servent d’appui. Leibniz ne m’apprend point par quels nœuds invisibles, Dans le mieux ordonné des univers possibles, Un désordre éternel, un chaos de malheurs, Mêle à nos vains plaisirs de réelles douleurs, Ni pourquoi l’innocent, ainsi que le coupable, Subit également ce mal inévitable.


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